Thakarana : Liées à jamais

À Thakarana, naître double est une sentence de mort.

Rejetées dès leur premier souffle par un clan terrorisé par les présages, deux jumelles grandissent reléguées à la lisière du monde des hommes.

Chapitre 1 : Thakarana

Le village de Thakarana s’accrochait aux flancs abrupts d’une terre rouge et ravinée, cerné par un rempart d’arbres titanesques dont les cimes semblaient soutenir les nuages lourds de la saison des pluies. Ici, les vivants ne s’appartenaient pas entièrement ; ils appartenaient d’abord à la glèbe, aux rites immuables et aux ossements des pères scellés sous les dalles de granite au nord du hameau. Les cases, bâties de roseaux tressés et de torchis d’argile séché au soleil, se serraient les unes contre les autres comme les bêtes d’un même troupeau cherchant la chaleur des corps face à la nuit. Chaque toiture de chaume noirci fumait doucement, laissant s’échapper les relents âcres du bois d’eucalyptus et d’herbes amères consumés dans l’âtre pour tenir à distance les fièvres des marais.

À quelques dizaines de brasses des dernières clôtures de bois d’épine commençait l’Ombre : la Forêt Sacrée. Un mur végétal impénétrable, fait de lianes épaisses comme des cuisses de taureau, de troncs noueux suintant une sève fétide et de fougères géantes qui buvaient le jour. Entre le monde ordonné des hommes et le désordre sacré de la forêt, la frontière tenait à un fil fragile, tissé de tabous sévères que nul n’osait braver sous peine d’attirer le châtiment sur la communauté entière. Dans ce clan soudé jusqu’à l’étouffement, le malheur d’un individu était la souillure de tous, et la désobéissance d’un seul menaçait de tarir les sources ou de pourrir les rizières en terrasse.

Cette nuit-là, la solidarité du village avait pris la forme d’un cercle d’attente fiévreuse. Dehors, sur la terre battue de la cour commune, les hommes s’étaient rassemblés autour d’un grand feu de branches sèches. Leurs visages taillés à la serpe, marqués par les labours et le soleil brûlant des hautes terres, luisaient sous l’effet du clair de lune et de la fumée piquante. On se passait de main en main des calebasses de ce rhum artisanal distillé dans les ravines, bu à petites gorgées brûlantes pour conjurer l’angoisse. Les murmures étaient graves, respectueux. La lignée des forgerons attendait son héritier, et chacun priait pour que le sang nouveau vienne fortifier la chaîne ininterrompue des générations.

À l’intérieur de la case familiale, l’air manquait cruellement. L’odeur du sang chaud, de la sueur rance et de la bouse séchée brûlée dans un tesson de poterie pour chasser les mouches saturait la pièce obscure. La mère, les cheveux collés aux tempes par l’eau de son corps, hurlait à pleins poumons, les doigts crispés dans les nattes de jonc rugueuses au point de s’en arracher les ongles. Son ventre tendu, zébré de veines violacées, battait comme une outre prête à céder sous la crue. Accroupie entre ses cuisses écartées sur un lit de feuilles de bananier chauffées, la vieille Kouri, la matrone dont les mains avaient cueilli trois générations de nouveau-nés, tirait, jurait et guidait la délivrance dans la lueur vacillante d’une lampe à suif de zébu.

Le petit corps glissa enfin dans un râle visqueux, baigné d’un flot d’eaux saumâtres et d’humeurs chaudes. Le silence tomba d’un coup, lourd, suspendu, avant qu’un vagissement rageur et puissant ne monte vers les chevrons de bambou noircis par la suie.

C’était une fille. Une chair grasse, bien découpée, pourpre, qui battait avec vigueur sous la paume rugueuse de la matrone. Kouri trancha le cordon d’un coup de couteau rouillé qu’elle avait passé au feu, serra le moignon avec un brin de chanvre poissé et nettoya la peau fripée à l’aide d’un linge imbibé d’infusion tiède d’écorce amère. Quand le père passa la tête par la porte basse pour recevoir l’enfant emmailloté dans une bande d’écorce battue, la cour explosa.

Les pilons de bois commencèrent à frapper les mortiers de pierre avec une cadence assourdissante. Les femmes du clan entonnèrent des trémolos stridents qui montaient dans la nuit froide, couvrant les bruits sourds de la forêt toute proche. Le père leva l’enfant vers les étoiles, vers les collines sacrées où reposaient les ancêtres. On chantait, on versait les premières gouttes d’alcool sur le sol rouge pour abreuver les ombres bienveillantes, on promettait un sacrifice de zébu pour la prochaine lune. La bénédiction était tombée sur le toit d’argile.

Mais dans la pénombre de la case, l’épreuve refusait de s’éteindre.

La mère ne relâchait pas son étreinte sur la natte. Sa respiration ne s’apaisait pas en soupirs de délivrance ; elle se bloquait dans sa gorge en râles étouffés, rauques, semblables au râle d’un animal blessé. Ses yeux demeuraient exorbités, fixant un point invisible entre les poutres du toit, tandis que ses cuisses continuaient de trembler d’une convulsion violente. Son bas-ventre ne s’était pas affaissé en une poche molle ; il restait noué, dur comme un galet de torrent, animé de soubresauts intenses et désordonnés.

Kouri s’essuya les avant-bras d’un revers de pagne graisseux et s’agenouilla de nouveau dans la mare sombre pour extirper l’arrière-faix, délivrer la matrice et refermer la brèche. Elle glissa ses longs doigts osseux et poisseux dans la fente encore béante, s’attendant à cueillir la masse spongieuse et tiède du placenta.

Au lieu de la chair flasque, ses ongles heurtèrent quelque chose d’arrondi, d’infiniment dur et lisse, baigné dans un nouveau flot de glaires épaisses. Un crâne.

Le sang de la vieille matrone se figea instantanément dans ses veines. Sa respiration se brisa net, étranglée dans sa trachée sèche. Sa mâchoire édentée s’ouvrit sans qu’aucun son ne parvienne à franchir ses lèvres gercées. Ses doigts, engourdis par une épouvante ancestrale, palpèrent à nouveau la forme. Ce n’était ni un caillot, ni une tumeur du ventre. C’était la rondeur parfaite d’une autre tête humaine qui descendait avec une lenteur inexorable.

L’abomination venait de fendre la nuit en deux.

Ce n’était pas un enfant qui venait compléter la joie du clan, c’était le double maudit. La copie interdite qui déchirait l’âme unique promise au foyer, le présage qui apportait la ruine des récoltes, la mort du bétail et la colère sourde des esprits de la forêt. Deux êtres issus d’une même graine, une division contre-nature que les coutumes des collines condamnaient sans merci depuis l’aube des premiers feux.

Kouri recula d’un bond brutal, ses fesses heurtant la jarre d’eau de pluie qui oscilla avec fracas sur le sol en terre battue. Ses yeux révulsés d’horreur ne pouvaient se détacher de cette déchirure charnelle d’où émergeait déjà la chevelure sombre du second nourrisson. Le hurlement de panique et d’effroi qui jaillit finalement de la gorge de la vieille déchira les parois de torchis, traversa la cour et brisa net les chants de joie des villageois, laissant Thakarana pétrifié sous le regard immobile des arbres millénaires.

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