Descends dans l’Eau Noire — Chapitre 02 : La Ligne Noire

Brad retint son souffle, calé contre la souche d’un palétuvier noueux. Les paroles de Jao lui revinrent en tête avec une netteté désagréable. « Les Anciens dorment sous cette eau. » Des foutaises d’autochtones destinées à préserver un sanctuaire de la curiosité des foules.

Pourtant, la masse sombre qui venait de crever la surface ne se déplaçait pas comme un crocodile ordinaire.

Pas de remous chaotiques, pas de bouillonnement de queue. L’animal glissait sur l’eau noire avec l’aisance d’une ombre projetée sur un mur. Sa tête triangulaire mesurait à elle seule la largeur d’un capot de tout-terrain, couverte d’écussons osseux si épais qu’ils semblaient taillés dans du basalte ancien.

Brad écarta lentement les jambes pour stabiliser son assise dans la vase spongieuse. Le froid du sol traversait son pantalon technique, une humidité pénétrante qui n’avait rien de la tiédeur habituelle des marécages tropicaux.

Ses doigts d’expert trouvèrent la molette du diaphragme sans un regard pour l’appareil. Sensibilité 1600 ISO, vitesse un deux-centième, mise au point manuelle sur l’orbite gauche.

L’animal s’immobilisa à trente mètres du rivage, parfaitement orienté vers le buisson où l’homme s’abritait.

Brad colla son œil au viseur électronique. L’agrandissement de son téléobjectif lui révéla des détails qui firent refluer le sang vers son estomac : les pupilles de la créature n’étaient pas les fentes pâles d’un reptile en chasse. Elles portaient une profondeur trouble, presque méditative, fixées avec une lucidité glaciale sur le paquet de viande fumée posé sur sa cuisse.

Une bouffée d’adrénaline pure chassa le malaise. C’était la photo d’une vie. La couverture garantie de tous les magazines naturalistes du globe. Un titan inconnu, relique vivante cachée au fond d’un lac tropical réputé intouchable.

Le crépuscule s’effondra d’un coup, comme si le ciel avalait sa propre lumière. Les teintes dorées de fin de journée furent balayées par un bleu d’encre dense, suffocant. Brad ajusta la bague de mise au point.

Il attendait le mouvement d’immersion, l’amorce de la plongée pour déclencher la rafale.

Mais la bête ne plongea pas.

L’eau du bras de rivière commença à descendre.

Ce ne fut pas une illusion d’optique causée par la pénombre : le niveau baissait à vue d’œil, aspirant les boues et découvrant les racines immergées dans un gargouillement sourd. Une onde de reflux inexplicable dénudait la rive, comme si le lit du lac se creusait sous une force invisible.

Brad voulut se redresser pour reculer vers la passerelle de Jao, mais une lourdeur anormale engourdit ses mollets. Ses bottes étaient scellées dans la terre meuble, prises dans une fange qui semblait s’être durcie comme du mortier frais.

Une puanteur effroyable le prit à la gorge — non pas la décomposition de charognes, mais une odeur d’abîme, de pierre mouillée et de sang séché depuis des siècles.

Dans le viseur, la tête du saurien disparut.

Non pas en s’enfonçant dans l’eau résiduelle, mais en avançant sous la boue même, fendant la vase solide à une vitesse fulgurante. Le monticule de terre déchirée fonçait droit sur lui, traçant une tranchée noire et rectiligne qui brisait les roseaux comme des allumettes.

Brad lâcha son sac pour empoigner son trépied et s’en servir de levier. Trop tard.

L’air au-dessus de sa tête vibra d’un sifflement d’aspiration colossal. Deux mâchoires d’une noirceur de charbon jaillirent de la tourbe sans un grognement, se refermant d’un bloc sur la sangle de son torse et le métal de son objectif.

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